Éloge des pivoines en milieu argileux

31 juillet 2019

On a parlé dans l’épisode 4 des milieux dans lesquels poussent les plantes vivaces. En particulier, on a rappelé que pour qu’une plante pousse bien, il faut avant tout, et de façon tout à fait primordiale (j’insiste, mais jamais assez je crois) que le milieu dans lequel elle a été plantée lui soit adapté. On a tous dans la tête des visions enchantées de nappes de fleurs sauvages au printemps.


En Europe par exemple, les tulipes botaniques dans les collines autour de Florence ou les muscaris et l’ail des ours des parcs du Devon. Les États Unis sont champions toutes catégories : au Texas, mais aussi en Californie, et dans de nombreux autres états, d’immenses espaces s’animent vers le mois de mai de tableaux très colorés. Ce sont de vastes étendues de fleurs sauvages : les pavots de Californie (des eschscholzias), les Blue bonnet (des lupins bleus, la fleur d’état du Texas), les Indian paint brush (des variétés de Castilleja que l’on surnomme aussi ‘feu de prairie’ tant elles colorent le paysage d’un rouge intense), sans parler des fleurs multicolores des cactus. La floraison de ces étendues de fleurs naturelles est considérée , et à juste titre, comme un trésor national.

Pour avoir un jardin bien fleuri et sans souci, l’élément primordial est donc de trouver les plantes qui sont adaptées à ses conditions particulières et, si l’on veut être tout à fait tranquille, de se limiter à celles-là. Ce propos peut vous paraître restrictif. Ce n’est pas le cas. La seule chose qui est en général  vraiment restreinte, c’est le temps que le jardinier passe à réfléchir à son jardin. A réfléchir, à chercher, à se renseigner auprès de pépiniéristes et aussi, à noter les noms des plantes dans les jardins visités.

Par une sorte d’auto-découragement, on associe souvent le fait qu’une plante soit très belle avec des difficultés éventuelles de culture. Mais ce n’est pas du tout vrai. Les orchidées Vanda, par exemple, poussent sans restreinte dans les forêts tropicales de Taiwan et les gardénias et les tubéreuses dans les jardins de Louisiane. Elles ne sont pas difficiles à faire pousser. Ce sont les conditions dans lesquelles elles se plaisent qui sont difficiles à réunir. Ce n’est pas la même chose.

Beaucoup plus près de nous, mais tout aussi belle et précieuse, je voudrais parler aujourd’hui d’une plante à laquelle on ne pense pas très souvent, et bien à tort, la pivoine.

Beauté de la pivoine

C’est un symbole de raffinement et de beauté depuis toujours et elle se bat avec la rose pour la première place du concours de beauté. Mais ce sont deux personnalités bien différentes. Si l’exubérance de sa floraison et la puissance de son parfum sont comparables à celles des roses, en revanche, la pivoine est beaucoup plus modeste… et beaucoup moins délicate. On la relègue souvent dans un coin du jardin, voire… déshonneur total pour une fleur d’ornement, au jardin potager. Car on lui reproche de n’être belle que peu de temps. Un critère qui ne nous empêche pas cependant d’installer à la place d’honneur des azalées, des camélias ou rhododendrons dont la floraison est largement aussi fugace. Et pour être belles, les pivoines sont belles. Faites entrer des enfants dans un jardin et vous verrez où ils iront !

Un reproche fréquent, assez injustifié : leur floraison courte

Alors, reparlons en de cette durée de floraison : d’abord la floraison de chaque pied de pivoine n’est pas plus courte que celle d’autres plantes vivaces très prisées, les iris par exemple ou de buissons comme les azalées ou les rhododendrons, c’est à dire environ 2 à 3 semaines.

Mais ensuite, il s’agit bien de 2 à 3 semaines par variété, pas moins. Il suffit donc de penser à diversifier les variétés et on allonge grandement la floraison. Si vous consultez le catalogue des Pivoines Rivière, un producteur français bien connu, vous verrez qu’il suffit de consulter la première ligne et vous trouverez des pivoines précoces (ALBA PLENA, une peonia officinalis qui fleurit vers le 25 avril, Abalone Pearl, une hybride qui fleurit vers le 1er mai) et des pivoines tardives (ADOLPHE ROUSSEAU une lactiflora qui fleurit vers le 10 mai et ALBERT CROUSSE ou encore ALEXIA, deux lactiflora qui fleurissent vers le 25 mai). On a donc d’entrée une plage de floraison de un mois. De plus, certaines variétés, par exemple DUCHESSE DE NEMOURS (une lactiflora), portent de nombreux boutons sur chaque tige et  tous fleurissent à tour de rôle si l’on prend soin de supprimer les fleurs fanées.

Duchesse de Nemours

Les variétés

Il faut donc connaître un peu mieux ces plantes pour faire des choix avisés. C’est ce que signifiait ma remarque en début de podcast : un peu plus de travail et on obtient un meilleur résultat. Le catalogue du pépiniériste RIVIÈRE, dont je parlais tout à l’heure indique, à côté de la photo de pivoine en fleurs, toutes les informations indispensables dans son catalogue :

  • Le nom de la pivoine : par exemple, Mme Colette THURILLET
  • La sorte: ici, une lactiflora
  • L’obtenteur et l’année d’obtention : Rivière 1958
  • La hauteur attendue (au bout de 10 ou 12 ans) : 90cm
  • Le diamètre des fleurs: 16 cm, ainsi qu’une description soignée de l’évolution de la fleur à maturité. Celle ci est en forme de chrysanthème à l’éclosion et plus désordonnée à maturité.
  • L’intensité de son parfum : dans ce cas, bien parfumée
  • Le début approximatif de la floraison (dans le centre de la France) : pour cette pivoine, vers le 10 mai
  • Et un dernier détail bien utile, le port de la fleur (bien érigé, semi érigé, retombant) et sa tenue en bouquet: Mme Colette THURILLET est une bonne fleur à couper. Elle est érigée et tient longtemps.

Colette Thurillet

Et on se rend compte en lisant attentivement ce catalogue que les choix sont beaucoup plus vastes que ce que l’on soupçonnait. Il y a en effet de nombreux caractères bien distincts parmi lesquels on peut choisir.

  • La forme des fleurs, tout d’abord. Les pépinières Rivière proposent huit formes différentes :
    • la forme simple: une rangée de pétales entoure un cœur d’étamines (FEN DAN ZI une Suffruticosa de Chine),
    • la forme japonaise: une rangée de pétales entoure un cœur de staminodes, c’est à dire d’étamines stériles ou avortées (NIPPON BEAUTY, une Lactiflora créée par Austen en 1927)
    • la forme en anémone: une rangée de pétales entoure un cœur de pétaloïdes moyennement volumineux (WHITE CAP, une Lactiflora de Winchell en 1956)

Fen Dan Zi

Nippon Beauty

Crédit image : Pivoines Rivière

White Cap

  • La forme en couronne: une rangée de pétales entoure un cœur de pétaloïdes très volumineux (FUGUE, de Ching Xiaio, chez Kelways)
  • La forme globuleuse, ou bombe: une fleur volumineuse, sphérique, constituée de très nombreux pétales de taille petite ou moyenne (KANSAS, une Lactiflora créée par Bigger en 1940)
  • La forme double: une fleur pleine de nombreux pétales, plus ou moins plate,
  • La forme semi-double : plusieurs rangées de pétales entourent un cœur d’étamines (EDGAR JESSEP, une hybride obtenue par Bockstoce en 1958)
  • La forme cactus dalhia: on vous laisse deviner…

Fugue

Kansas

Edgar Jessep

Crédit image : Pivoines Rivière

Cette variété dans la forme, le nombre et l’organisation des pétales des pivoines, couplée à une grande palette de couleurs est un véritable enchantement.

  • Mais la taille de la fleur varie aussi fortement. Ainsi, la fleur de Mme DUCEL, une lactiflora obtenue par Méchin en 1880, tout en douceur dans son dégradé de rose (couronne externe et cœur) a un diamètre d’une douzaine de centimètres. SHIMA DAIJIN (une pivoine du Japon d’origine inconnue) est beaucoup plus large encore (18 à 20 cm), comme beaucoup de suffruticosa.

Mme Ducel

Shima Daijin

         Crédit image : Pivoines Rivière

  • La hauteur est également très variable : POSTILLON (une Hybride obtenue par Saunders en 1941) atteint un mètre vingt, alors que SOLANGE (une Lactiflora de Lemoine de 1907) atteint à peine 75 cm.

Postillon

Solange

Les pivoines que l’on connaît le mieux sont les pivoines herbacées : les lactiflora, doubles, simples ou de forme japonaise et quelques hybrides. On les nomme ‘herbacées’ car toute leur végétation disparaît en hiver, comme c’est généralement le cas pour les plantes vivaces. Seul leur bourgeon central subsiste, bien au chaud dans le sol. Elles démarrent assez tard au printemps, attendant que les gelées soient passées.

Il existe une autre catégorie de pivoines herbacées, assez mal connues, les pivoines botaniques. On les nomme ainsi car elles ont été ‘trouvées’ et décrites et non pas hybridées c’est à dire obtenues par croisement de plusieurs variétés existantes. Elles sont assez différentes de comportement et peuvent séduire ceux qui sont gênés par l’abondance de pétales et le luxe parfois presque arrogant des pivoines lactiflora.

Anomala

Crédit Photo pivoines Rivière

Mais surtout, il y a aussi les pivoines arbustives . Contrairement aux pivoines herbacées, elles ne disparaissent pas en hiver mais grandissent peu à peu jusqu’à leur taille adulte pour former de beaux buissons d’un mètre cinquante environ. Leur croissance est relativement lente mais notre patience est bien récompensée. Jugez en plutôt en regardant ces photos des deux pivoines arbustives de notre jardin de Cosne, qui ont respectivement 30 et 20 ans environ. Ce sont deux pivoines suffruticosa, l’une rose pâle ‘EUGÈNE VERDIER’, et l’autre pourpre foncé ‘CARDINAL VAUGHAN’. Il est important de noter que ces pivoines arbustives fleurissent mi avril, c’est à dire environ 15 jours avant les premières pivoines herbacées. Voilà donc encore une façon d’allonger la floraison de votre collection de pivoines.

Eugène Verdier

Cardinal Vaughan

Ce podcast s’appelle ‘Éloge des pivoines’ et ce n’est pas pour rien. Car les pivoines offrent encore d’autres avantages

Le parfum : Elles sentent très bon et tiennent très longtemps dans un vase. Ce parfum très doux est parfois qualifié de ‘poudré’ par les parfumeurs. Un peu démodé peut-être, mais vraiment suave. Et non seulement ces fleurs tiennent mais elles s’ouvrent dans les vases. C’est à dire qu’on peut les cueillir en boutons et chaque bouton s’épanouira à son tour. On ne peut pas dire cela de toutes les fleurs.

Les feuilles de certaines variétés

Elles sont parfois très belles jusqu’en automne. Voyez par exemple les variétés ci-dessous, Mailys et La Ténébreuse.

Mailys

La Ténébreuse

Crédit photo : Pivoines Rivière

La longévité et la souplesse d’adaptation

Cette plante est une dure à cuire : une vivace qui sera là pour des siècles : S’il est vrai que de mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier, en revanche, de mémoire de jardinier, on n’a jamais vu mourir un pied de pivoine ! On les retrouve dans les jardins abandonnés. On leur apporte quelques soins : on les bine légèrement, on leur rend un peu d’espace et de la lumière et on leur offre un peu de compost et de fumier… et l’année suivante, le pied est plus beau que jamais.

Cette longévité, la pivoine la doit à son système racinaire assez inouï : Avez-vous déjà déterré un pied de pivoine. Déterré, c’est à dire, complètement extrait de terre. Quand on regarde un pied de pivoines, on est admiratif de découvrir des tubercules puissants, enchevêtrés, ligneux et solides. Pas étonnant que ces plantes soient quasi immortelles ! En fait, je n’ai moi-même jamais réussi à déterrer complètement une pivoine. Pour preuve , quand j’arrache un pied de pivoine, elle repousse au bout de deux ou trois ans au même endroit, le temps de remonter à la surface. Un ami m’a ainsi donné des pivoines il y a une douzaine d’années. Je les ai plantées au jardin, dans un endroit quelconque, en attente de savoir où je les installerais définitivement. Le moment venu, je les ai déterrées, les ai divisées et installées dans mes parterres. Trois ans plus tard, j’avais de nouveau assez de pivoines à l’endroit initial pour en prélever de nouveau. C’est magique une plante qu’on peut ainsi diviser et offrir à ses amis. Il faut juste un peu de patience, comme souvent au jardin.

Et là, il est temps de trancher la tête à ce préjugé qui dit qu’on ne peut pas déplacer les pivoines. Hé bien, si, on peut la changer de place, sans difficulté : automne ou printemps ?

Une autre qualité : les pivoines sont de bonnes compagnes

Certes, la pivoine élimine les concurrentes adventices. Et c’est génial car elle pratique l’auto-nettoyage. En effet, sa végétation est tellement dense que l’ombre projetée au sol empêche l’herbe de pousser. De plus, c’est une plante cespiteuse, c’est à dire que d’année en année sa touffe grossit mais elle ne se lance pas à la conquête de l’espace en concurrence avec ses voisines. Elle grossit autour d’elle même. Respect, tout pour plaire !

Si l’on veut organiser des synusies autour des pivoines, un terme qui décrit leur tolérance à partager un même espace avec d’autres espèces de vivaces, on aura donc soin d’installer en sa compagnie des plantes qui poussent à d’autres moments qu’elle. C’est le principe essentiel de la synusie : partager un même espace, mais à des moments différents. Au Jardin des Merlettes, on a ainsi installé le long d’une allée des pervenches qui fleurissent à la sortie de l’hiver, des pivoines qui commencent à pousser en avril et éclosent fin mai ou début juin et des asters qui commencent à pousser en mai et fleuriront en automne. Du coup, la brièveté relative de la floraison se fait moins sentir, puisque d’autres plantes prennent le relais sur leur espace. Essayez plutôt ! Non seulement les plantes ne se gênent pas mais elles se protègent mutuellement. La pervenche protège la pivoine du froid et la pivoine puis l’aster protègent la pervenche du soleil brûlant. En revanche, on ne peut pas planter des géraniums vivaces au même endroit que des pivoines car ils se feraient mutuellement concurrence. On peut les planter à côté, mais ce n’est plus une synusie.

Dans un prochain épisode, nous aborderons quelques conseils de plantations pour ces jolies fleurs.

A bientôt, au jardin !

POUR ALLER PLUS LOIN

Les stages du Jardin des Merlettes 

Concevoir, planter et entretenir des parterres de vivaces 

Les articles du blog

De l’air pour les vivaces : Article du blog JDM de sept 2010

Parterre de vivaces sans souci au jardin : sept 2015

Petite bibliographie

HANSEN et STAHL. (1992). Les Plantes Vivaces et leurs Milieux. Ulmer.

CROUX, C. (2014). Plantes Vivaces : Comment les Choisir et les Utiliser. Ulmer.

BEAUVAIS, M.et LAGUEYRIE, A. (2015). Le Petit Traité Rustica des Plantes vivaces. Rustica.

WILLERY, D. (2019). Plantes vivaces, Mode d’Emploi. Ulmer.

Mots clés

Cespiteuse : Les racines d’une vivace cespiteuse partent toutes de la même base. La touffe grossit lentement, sans coloniser l’espace.

Phytosociologie : discipline botanique étudiant les relations spatiales et temporelles entre les végétaux.

Staminode : Étamine stérile ou avortée

Synusie : ensemble de végétaux d’une même strate se développant simultanément, pendant une certaine période de l’année. Les espèces d’une même synusie ont souvent un développement parallèle et se concurrencent faiblement. Ainsi, on distingue la synusie vernale des plantes poussant au printemps.

Des sites de pépiniéristes spécialistes en pivoines

 


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