Le jardinier, gardien de l’écosystème

25 mars 2014

Voici bientôt le mois d’avril et avec lui revient la semaine du développement durable. Le Jardin des Merlettes insiste depuis sa création en 2007 sur l’importance de ce concept pour le jardinier, qu’il soit amateur ou professionnel. Notre jardin a en effet été créé pour participer à l’émergence d’une nouvelle forme de jardinage, le jardinage « durable ». Un concept par lequel le jardinier assume un nouveau rôle, non plus seulement de produire fleurs, légumes et fruits, mais de participer à un effort plus large d’équilibre et de bien être de la société.

Durable est la traduction de ‘sustainable’ (soutenable), un concept économique développé vers la fin des années 70 pour les projets de développement de ce qu’on appelait alors le Tiers Monde. On remettait (enfin) en cause l’aide apportée par les pays développés et qui se concentrait trop souvent sur des mesures prises dans l’urgence. Cette aide n’apportait souvent aucune solution à terme ou ne prenait pas en compte l’épuisement de certaines ressources naturelles. On a progressivement intégré l’idée d’aide durable en créant des projets capables de s’auto supporter  financièrement (contrainte économique) et sans porter atteinte à l’accès des générations futures aux ressources naturelles (contrainte écologique). Mais le concept s’est très vite élargi car les économistes ont réalisé que les impératifs écologiques et économiques n’étaient pas suffisants et que la dimension sociale devait également être prise en compte. En effet les règles de fonctionnement de la société dans lequel intervient chaque projet, la répartition du travail entre hommes et femmes par exemple, sont souvent lourdes de conséquences sur le succès d’un projet.

Cette façon d’analyser les projets sous ces différents angles de vue a été largement adoptée depuis une dizaine d’année. Cette approche enrichit en effet les projets en leur apportant plus de profondeur et de solidité. Elle est également applicable à l’art des jardins selon les trois dimensions, ou ‘piliers’ du développement durable :

  • Écologie : des techniques culturales adaptées
  • Économie : un plan de gestion contraignant
  • Société : un objectif de consensus social, un jardin pour tous.

Un impératif écologique : adopter des techniques culturales adaptées et protéger la biodiversité

Les techniques culturales durables : soigner le sol

On parle ici de non travail du sol, de paillages et de connaissance des propriétés physiques du sol du jardin. Ces techniques culturales sont au centre  des  stages qui ont lieu au jardin pour apprendre à préparer le sol et à le protéger. Le point principal est que le jardinier doit accepter de passer un peu plus de temps pour mieux connaître son sol (structure, perméabilité…) et le soigner en conséquence car la fertilité du sol est littéralement exponentielle, s’il est bien soigné. Notre propos peut paraître exagéré, mais vraiment, cela vaut la peine d’essayer.

1 1 Non travail du sol1 2 Paillages1 3 Observer le sol

La biodiversité ordinaire

Les insectes trouveront un refuge dans les bandes enherbées, les jachères, et des zones réservées (sacralisées). On ne peut pas jardiner avec la nature sans s’intéresser au monde des insectes. Plus on regarde, mieux on comprend les interactions, plus on est efficace pour protéger ses plantations. Faire fuir les indésirables, attirer les auxiliaires, cultiver puis préparer les plantes essentielles en phytothérapie, c’est un programme au long cours qui s’installe dans l’agenda du jardinier. Cela prend peu de temps et en fait gagner beaucoup. Le plus long, c’est de comprendre ce qui se passe : à chaque saison, ses soucis. Plus une action est spécifique, plus elle est efficace, c’est pour cela que nous proposons deux stages différents sur les ravageurs et maladies du jardin. L’approche générale est bien sûr la même, mais les soucis sont différents selon les saisons et la phénologie des plantes. Regarder régulièrement son jardin pour détecter les soucis est la base. On peut ensuite poser sûrement un diagnostic, identifier le problème , maladie ou invasion, puis agir.

Libellule

La gamme variétale

Préserver la biodiversité, c’est aussi penser à planter des variétés locales, en particulier des espèces fruitières. Et contrairement à certains préjugés, cela laisse un grand choix. Nous avons installé au Jardin des Merlettes un fruticetum et un conservatoire d’espèces fruitières bourguignonnes qui montrent la richesse de la gamme disponible. Une fête des fruits a lieu au jardin chaque année pour faire découvrir au public la grande variété des espèces fruitières locales.

3 Fête des fruits

Le cahier des charges de l’agriculture bio

Il s’agit de n’utiliser aucun produit chimique et de favoriser les semences et plants issus de la filière  ‘bio’. Si ça semble difficile, on peut tout simplement commencer en supprimant tous ces produits en ‘cide’ et observer les résultats au jardin. En particulier, on voit revenir assez vite des papillons et insectes de toutes sortes.

De même qu’il y a des parcours de santé pour les humains, on peut installer un parcours de biodiversité au jardin. il s’agit des étapes à franchir pour que le jardin et ses hôtes disposent des ressources nécessaires à leur autonomie et à leur protection. On fait un premier pas, puis un autre et le jardin devient de plus en plus naturel et favorable à la biodiversité. On observe par exemple une multiplication des espèces : ce n’est plus par exemple une espèce mais de nombreuses espèces de coccinelles qui s’attaquent à nos pucerons.

Des contraintes économiques : Le plan de gestion du jardin 

L’objectif du plan de gestion

Le plan de gestion sert à prévoir l’avenir du jardin tout en respectant certaines contraintes financières et humaines. Il prévoit la séquence des tâches qui doivent être accomplies chaque année mais aussi, à plus long terme, l’évolution des végétaux du jardin tout au long de leur cycle de vie : les arbres et arbustes qu’il faudra remplacer, l’évolution de leur volume, etc. Les parcs et jardins ouverts à la visite doivent économiser des ressources financières qui s’amenuisent au fil du temps. Faute de moyens, on ne peut plus entretenir les jardins comme au temps de Louis XIV, ni même au siècle dernier. Pour garder l’esprit des jardins et leur rendu esthétique, mais avec beaucoup moins de moyens, il faut établir des priorités. Cela permet de définir les zones de prestige, où l’entretien sera très soigné et d’établir d’autres catégories, qui demanderont moins de travail de suivi.

Pour établir un plan de gestion durable d’un espace vert, on veille à prendre en compte tous les coûts, les végétaux (semences, plants, arbustes…), tous les intrants (eau, énergie, traitements, coût du matériel et de son entretien), le coût du travail, les intervenants extérieurs (élagueurs, dendrologues, techniciens et conseillers)… pour pouvoir répartir les ressources disponibles en respectant les priorités établies lors du zonage.

 

Parterre et topiaire

 

Dans le jardin familial aussi, on est soumis à des contraintes économiques ou édaphiques

Qu’il s’agisse du temps disponible, de l’équipement ou du coût des fournitures diverses, les ressources familiales ne sont pas infinies non plus. Autant les prendre en compte quand on prévoit son jardin. Voici quelques exemples concrets à éviter :

  • Des haies taillées très denses qui demandent plusieurs tailles par an (le ‘béton vert’)
  • Les parterres de plantes annuelles ou rosiers dont le sol est laissé nu ou dont l’accès est difficile pour le jardinier qui doit le désherber
  • Des étendues de gazon installées dans des conditions édaphiques défavorables

Et, au contraire, on peut essayer de favoriser :

  • Des haies variées en port libre
  • Des strates variées, y compris la strate herbacée (pour les insectes)
  • Le paillage systématique ou le ‘mulching’ des parterres
  • Un meilleur usage des arbustes

6 Haie 16 Haie 26 Haie 3

Un jardin qui s’adapte aux contraintes du jardinier

En bref, un jardin ‘durable’ est un jardin qui s’adapte. Il est difficile d’éviter de faire des erreurs lors de la conception d’un jardin. Une erreur courante consiste à pêcher par optimisme et à mal apprécier la masse de travail qui sera nécessaire pour entretenir correctement ce que l’on souhaite planter. Mais on peut souvent rectifier par la suite, à condition de réaliser où le bât blesse. Nous avons ainsi planté au Jardin des Merlettes des parterres de rosiers de façon traditionnelle, en sous estimant le nombre d’heures de désherbage que ce choix entraînerait. Tout simplement parce que les parterres en sol poyaudin sont beaucoup plus difficiles et longs à désherber que ceux de la vallée de Loire, au sol sableux, donc léger. Nous déplaçons maintenant certains rosiers pour obtenir de plus petits parterres autour desquels il sera facile de passer la tondeuse. Un autre exemple : certaines parties du jardin sont gorgées d’eau en hiver, alors nous essayons des planches en collines au potager pour ce printemps. Surélever nos plantations de 20 ou 30 cm devrait éviter certains dégâts. A suivre.

Le rôle du jardinier dans la société : une dimension humaine inégalée

Quand on demande aux gens quels métiers ils trouvent les plus sympathiques, les jardiniers se retrouvent tout en haut de la liste. C’est parce que le jardin est actuellement ressenti comme un des meilleurs endroits d’échange et de partage amical. En plus de cultiver son jardin, le jardinier remplit plusieurs missions :

Le jardin est vecteur de consensus social et de réinsertion

  • Une approche simple qui fait appel à l’observation, à la mémoire et au savoir. Une activité abordable pour tous.
  • Un travail physique où l’on endure la pénibilité de certaines tâches et où l’on est confronté à la force de la nature : dureté des sols, force du vent, pluies battantes, soleil écrasant.. Ces épreuves renforcent toujours les liens entre les participants et les stages dont nos élèves ont le meilleur souvenir sont toujours des stages effectués dans des conditions climatiques difficiles… à notre corps défendant !

Des relations de proximité favorisées

  • C’est dur de travailler tout seul. De plus, les jardiniers aiment bien partager leurs expériences. C’est l’occasion de s’entraider, et aussi pour les anciens ou les plus expérimentés, de former les plus jeunes.
  • Travailler ensemble et partager : un bon jardinier récolte en quantité, des fleurs, des légumes, des fruits. On a souvent trop d’un petit nombre de choses et chacun connaît des réussites et des échecs : c’est l’occasion d’échanger avec ses voisins.

Conserver la mémoire du vivant,  les savoir faire et connaissances locaux

  • La taille des arbres dans certaines formes, par exemple, les fruitiers palissés, mais aussi les têtards des haies, les plessis…
  • De certaines techniques : silos, transformation ou conservation de certains aliments (poires tapées…)…
  • La connaissance des particularités locales édaphiques : sol, climat (gelées, vents…). En janvier 2012, les personnes les plus âgées en Bourgogne nous rappelaient qu’en 1956 aussi, le printemps s’était invité au début de l’hiver, jusqu’à la fin janvier. S’en est suivi du 1er au 27 février 1956, la pire vague de froid depuis 1947.
  • Des variétés locales : arbres fruitiers, légumes, plantes naturelles…

 Le jardinage thérapeutique : l’exemple de l’association Thrive

Cette association, basée au Royaume Uni, organise des jardins thérapeutiques. Sa devise : ‘utiliser le jardinage pour changer les vies (‘using gardening to change lives : social and therapeutic horticulture) : tout simplement ! Les jardins sont conçus spécifiquement pour servir d’ateliers pratiques pour des personnes en situation de handicap, physique ou mental.

Thrive crée des jardins, forme du personnel d’encadrement, milite pour imposer le jardinage comme vecteur de réinsertion sociale. Son succès depuis sa création, en 1978, est phénoménal : plus de 900 jardins créés, aidés ou encadrés. Et plus elle crée de jardins, plus on lui en demande !

Logo Thrive

Un jardinage à la portée de tous, mais revisité : une voie vers le BNB

Jardiner ‘durable’ c’est remettre en cause ses habitudes : travail du sol (bêchage) ou couverture ? taille ou éborgnage ? cassage ou arcure des arbres fruitiers ? etc. C’est aussi s’éloigner du productivisme et privilégier plus de qualité et de diversité.

Aujourd’hui 20 mars, journée du bonheur, c’est le bon moment pour se préoccuper de BNB (Bonheur national Brut), ce concept inventé au Bhoutan, pour nous et tous ceux qui nous entourent. Le jardinage est probablement un élément à retenir pour améliorer cet indice.


Une réponse à “Le jardinier, gardien de l’écosystème”

  1. Bonjour,

    Tout d’abord, je vous remercie pour cet article très intéressant.

    Le concept “Durable” commence à bien s’implanter dans notre culture.
    Il reste cependant difficile de gérer aussi bien son jardin, notamment pour les particuliers. Manque de temps, manque de connaissances, manque d’informations…

    Pour ma part, et à mon niveau, j’essaye d’avoir cette approche avec le jardinage et plus précisément l’entretien du gazon (connaitre le sol, trouver les bonnes semences, réaliser les entretiens annuels aux bons moments, l’arrosage ou non, …). Je me rends compte que certaines bonnes pratiques sont encore trop méconnues. J’essaye alors de les partager.

    J’invite d’ailleurs les jardiniers à privilégier la tonte à la tondeuse manuelle : j’ai créé un site où j’explique les avantages et les capacités de ces tondeuses (bien trop souvent sous-estimées) et publie des études sur l’impact environnemental des tondeuses à gazon…

    En espérant que cela contribue à la transition vers le jardinage Durable !

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